
Vous venez de terminer quelque chose dont vous êtes plutôt fier.
Un projet.
Une présentation.
Une création.
Une décision que vous n’auriez pas osé prendre il y a quelques années.
Pendant quelques secondes, vous êtes content de vous.
Puis quelqu’un arrive.
Vous lui montrez.
Et vous attendez.
Un sourire.
Un compliment.
Un :
« Waouh, c’est vraiment bien ! »
Mais la réaction est plutôt :
« Ah oui, sympa. »
Et là…
Aïe ! déception ! (D’ailleurs, entre nous, ce « Ah oui, sympa » veut peut-être aussi dire « Waouh, c’est vraiment bien ! » pour cette personne. Tout est aussi une question de communication… et d’interprétation.)
Bref, Votre satisfaction vient de perdre environ 70 % de sa valeur en trois secondes.
Vous trouviez ça bien.
Maintenant, vous n’êtes plus très sûr.
Mais au fond, qu’est-ce qui a changé ?
Votre travail ?
Ou le regard que vous portez dessus ?
L’estime de soi, ce n’est pas se trouver formidable
On confond souvent estime de soi et confiance en soi.
La confiance en soi concerne davantage ce que nous pensons être capables de faire.
L’estime de soi touche à quelque chose de plus global :
la valeur que nous nous accordons.
Et avoir une bonne estime de soi ne signifie pas se regarder tous les matins dans le miroir en pensant :
« Quelle personne absolument exceptionnelle. Le monde a beaucoup de chance de m’avoir. »
Heureusement.
Il s’agit plutôt de pouvoir reconnaître sa valeur sans avoir besoin qu’elle soit constamment confirmée par quelqu’un d’autre.
Et c’est précisément là que les choses se compliquent.
Parce que nous apprenons très tôt à nous regarder dans les yeux des autres
Enfant, nous ne construisons pas notre image seuls.
Nous observons les réactions autour de nous.
On nous félicite.
On nous reprend.
On nous compare parfois.
On nous encourage.
On nous critique.
Certaines qualités sont valorisées, d’autres beaucoup moins.
Et progressivement, le regard extérieur participe à construire la manière dont nous nous regardons nous-mêmes.
Si vous avez souvent été valorisé lorsque vous réussissiez, rendiez service, étiez sage ou répondiez aux attentes, vous avez pu intégrer quelque chose comme :
« Ma valeur augmente lorsque les autres sont satisfaits de moi. »
Ce n’est évidemment ni automatique ni identique pour tout le monde.
Mais une fois adulte, ce fonctionnement peut continuer discrètement.
Et vous voilà avec un système d’évaluation assez particulier :
votre valeur personnelle avec option télécommande.
Et malheureusement…
la télécommande est chez les autres.
Quand l’approbation devient une preuve de valeur
Un compliment vous rassure.
Une critique vous fait douter.
Quelqu’un vous apprécie : vous vous sentez intéressant.
Quelqu’un vous rejette : vous commencez à vous demander ce qui ne va pas chez vous.
Votre responsable vous félicite : vous vous sentez compétent.
Il ne dit rien : vous vous demandez si votre travail était réellement bon.
Le problème n’est évidemment pas d’aimer recevoir des compliments.
Ça fait plaisir. Et tant mieux.
Le problème commence lorsque nous avons besoin de ces compliments pour croire nous-mêmes à notre propre valeur.
Parce qu’à ce moment-là, notre estime devient extrêmement dépendante de quelque chose que nous ne contrôlons pas :
le regard des autres.
Et nous pouvons finir par vivre pour obtenir ce regard
C’est là que le mécanisme devient plus discret.
On ne se dit généralement pas :
« Aujourd’hui, je vais organiser ma vie autour de l’approbation des autres. »
On dit plutôt :
« Je veux bien faire. »
« Je ne veux pas décevoir. »
« J’aime rendre service. »
« Je préfère éviter les conflits. »
« Je veux être à la hauteur. »
Toutes ces intentions peuvent être parfaitement saines.
Mais si vous n’osez plus dire non…
si vous modifiez vos choix pour ne pas déplaire…
si une critique efface dix compliments…
si vous avez besoin qu’on vous rassure régulièrement…
ou si vous vous demandez systématiquement ce que les autres vont penser avant de vous demander ce que vous en pensez…
alors il peut être intéressant de regarder qui tient réellement la télécommande.
Le piège, c’est que l’approbation fonctionne
Et plutôt bien.
Vous doutez de vous.
Quelqu’un vous félicite.
Vous vous sentez mieux.
Votre cerveau enregistre :
approbation = soulagement.
Alors la prochaine fois que le doute arrive, vous allez naturellement chercher à nouveau ce qui vous avait rassuré.
Un compliment.
Une validation.
Un message.
Un avis.
Et progressivement, on peut devenir très doué pour obtenir de la reconnaissance…
sans jamais apprendre à se la donner soi-même.
C’est un peu comme remplir un seau percé.
On peut continuer à verser.
Encore.
Encore.
Encore.
Le problème n’est pas forcément la quantité d’eau.
Il faudrait peut-être commencer par regarder le trou.
Alors comment développer son estime de soi ?
Pas en décidant brutalement :
« À partir d’aujourd’hui, je me fiche complètement de ce que pensent les autres. »
Déjà parce que ce serait probablement faux.
Et ensuite parce que nous sommes des êtres sociaux. Le regard des autres compte.
L’objectif n’est donc pas de devenir imperméable à toute opinion extérieure.
Il est de faire en sorte que cette opinion devienne une information parmi d’autres, et non le verdict final sur votre valeur.
Et cela peut commencer par des choses très simples.
1. Commencez à repérer quand vous cherchez une validation
Pendant quelques jours, observez.
Quand racontez-vous quelque chose en attendant une réaction particulière ?
Quand avez-vous besoin qu’on vous rassure ?
Quand une absence de compliment vous déçoit-elle ?
Quand changez-vous d’avis après avoir entendu celui de quelqu’un d’autre ?
Quand pensez-vous :
« Est-ce qu’ils vont aimer ? »
avant de penser :
« Est-ce que moi, j’aime ? »
Il ne s’agit pas de vous juger.
Simplement de repérer le mécanisme.
Parce qu’un automatisme devient déjà beaucoup moins automatique lorsqu’on commence à le voir arriver.
2. Donnez votre avis avant de demander celui des autres
Vous venez de terminer quelque chose ?
Avant de le montrer, arrêtez-vous quelques secondes.
Demandez-vous :
Qu’est-ce que j’en pense, moi ?
Qu’est-ce que j’aime ?
Qu’est-ce que j’ai bien fait ?
Qu’est-ce que j’améliorerais ?
Est-ce que cela correspond à ce que je voulais ?
Et seulement ensuite, demandez éventuellement un avis extérieur.
Cela paraît presque trop simple.
Mais vous êtes en train de changer l’ordre des choses.
Au lieu de :
avis extérieur → je décide ce que j’en pense
vous commencez par :
mon évaluation → puis j’écoute l’avis extérieur.
Vous reprenez doucement la télécommande.
3. Arrêtez de négocier vos compliments
Quelqu’un vous dit :
« Ton travail est vraiment réussi. »
Et vous répondez :
« Oh, tu sais, ce n’était pas grand-chose. »
« J’ai eu de l’aide. »
« J’aurais pu faire mieux. »
« N’importe qui aurait pu le faire. »
Pourquoi faisons-nous ça ?
Par modestie parfois.
Mais aussi parce qu’un compliment peut entrer en contradiction avec l’image que nous avons de nous-mêmes.
Alors nous le corrigeons.
La prochaine fois, essayez une expérience extrêmement complexe :
« Merci. »
C’est tout.
Ne rendez pas le compliment.
Ne l’expliquez pas.
Ne le réduisez pas.
Laissez-le simplement exister.
4. Constituez vos propres preuves
Notre cerveau peut avoir une mémoire étonnamment sélective.
Une erreur commise en 2017 ?
Dossier parfaitement classé.
Les trente choses réussies depuis ?
Visiblement archivées dans un carton au sous-sol.
Alors créez votre propre dossier.
Pas une liste de phrases positives auxquelles vous ne croyez pas.
Des faits.
Ce que vous avez réussi.
Ce que vous avez traversé.
Ce que vous avez appris.
Les décisions dont vous êtes fier.
Les qualités que vous avez réellement démontrées.
Les moments où vous avez osé.
Les problèmes que vous avez résolus.
Les choses que vous savez faire aujourd’hui et que vous ne saviez pas faire auparavant.
L’estime de soi ne se construit pas uniquement avec :
« Je suis formidable. »
Elle peut aussi se construire avec :
« Voilà ce que je sais objectivement de moi. »
5. Faites des choses dont vous êtes fier… même si personne ne les voit
Ça, j’aime particulièrement.
Faites quelque chose uniquement parce que cela correspond à la personne que vous voulez être.
Tenir une promesse que vous vous êtes faite.
Terminer quelque chose.
Poser une limite.
Faire preuve de courage.
Aider quelqu’un sans le raconter.
Prendre une décision difficile.
Persévérer.
Créer quelque chose juste pour vous.
Puis ne cherchez pas immédiatement quelqu’un à qui le montrer.
Prenez quelques secondes pour vous dire :
« Là, je suis fier de moi. »
Ça peut sembler étrange au début.
Normal.
Si vous avez passé des années à attendre que cette phrase vienne de l’extérieur, votre propre voix n’a peut-être simplement pas encore beaucoup d’entraînement.
6. Faites attention à la manière dont vous vous parlez
Imaginez que votre meilleur ami fasse une erreur.
Vous lui dites probablement :
« Ça arrive. Tu vas corriger. »
Maintenant, vous faites exactement la même erreur.
Et là :
« Mais quelle idiote ! »
Étonnante différence de service après-vente.
Développer son estime de soi passe aussi par la manière dont nous nous traitons lorsque nous ne sommes pas à notre meilleur.
Parce qu’il est relativement facile de s’apprécier lorsque tout va bien.
La vraie question est :
quelle valeur est-ce que je m’accorde lorsque j’échoue, que je me trompe ou que quelqu’un n’est pas d’accord avec moi ?
Votre valeur n’augmente pas à chaque compliment
Et elle ne diminue pas à chaque critique.
C’est probablement l’une des choses les plus importantes à intégrer.
Quelqu’un peut ne pas aimer votre travail.
Ne pas comprendre votre choix.
Ne pas vous trouver intéressant.
Ne pas être d’accord avec vous.
Vous pouvez être rejeté.
Vous pouvez décevoir.
Et aucune de ces situations n’est agréable.
Mais elles ne constituent pas automatiquement une mesure de votre valeur.
Le regard de l’autre raconte aussi son histoire.
Ses goûts.
Ses attentes.
Ses besoins.
Ses propres critères.
Tout jugement extérieur n’est pas une vérité intérieure.
Faites une petite expérience
La prochaine fois que vous cherchez l’approbation de quelqu’un, arrêtez-vous juste avant.
Et demandez-vous :
« Qu’est-ce que j’espère que cette personne va me dire ? »
Puis allez plus loin :
« Et si elle me le disait… qu’est-ce que cela me permettrait de croire sur moi ? »
Que je suis compétent ?
Que je suis intéressant ?
Que je suis une bonne personne ?
Que je mérite d’être aimé ?
Que j’ai fait le bon choix ?
Et enfin :
« Qu’est-ce qui m’empêche aujourd’hui de me l’accorder moi-même ? »
Là, vous venez peut-être de trouver quelque chose de beaucoup plus intéressant que le compliment que vous attendiez.
Le but n’est pas de ne plus avoir besoin des autres
Nous avons tous besoin de reconnaissance.
D’affection.
D’encouragement.
De sentir que ce que nous faisons compte parfois pour quelqu’un.
Ce n’est pas un problème.
Le changement commence lorsque le regard des autres complète le nôtre au lieu de le remplacer.
Vous pouvez être heureux qu’on vous félicite…
sans avoir besoin du compliment pour être fier.
Écouter une critique…
sans remettre toute votre valeur en question.
Être aimé…
sans devoir constamment mériter cet amour.
Et peut-être qu’au fond, développer son estime de soi commence simplement par là :
arrêter de demander systématiquement aux autres la permission de penser du bien de soi.
Parce que votre valeur mérite probablement mieux qu’une télécommande laissée entre les mains de tout le monde.
Comprendre, c’est déjà commencer le changement.
